
Démosthène est l’un des illustres précurseurs de cette tradition, lui qui est considéré comme le plus grand orateur de l’Antiquité grecque. Il fait preuve d’une énergie tenace, et s’initie aux techniques oratoires dès l’âge de dix-huit ans : il gagne alors son premier procès, démontrant qu’il n’est jamais trop tôt pour exceller dans l’art du discours ! A la fin du IVème siècle avant J.-C., il lutte de toutes ses forces pour l’indépendance d’Athènes et la sauvegarde de son régime démocratique menacé par les conquêtes du roi Philippe II de Macédoine, tentant d’insuffler à ses concitoyens résignés à la servitude la passion de la liberté et l’amour de la patrie. L’éloquence n’était pour Démosthène qu’un moyen d’action au service d’une politique à laquelle il a consacré sa vie : la pratique du discours politique n’a pour lui rien à voir avec la flatterie et l’art de plaire. Si Démosthène raille, fustige, reprend, exhorte, et s’interdit la moindre complaisance de langage, ce n’est pas simplement parce que l’inertie générale le déçoit et l’exaspère, c’est aussi qu’il espère, par la seule force des mots, provoquer le sursaut salvateur.
Le discours politique restera l’un des fondements de régimes libres de l’Antiquité. Cicéron, décrivant le naufrage de la République romaine dans les guerres civiles et les luttes de pouvoir, s’exclame dans le Brutus « Eloquentia obmutuit » : si la république se meurt, c’est que l’éloquence se tait. Car la parole est à la fois l’expression d’une vision politique et le moteur de l’action. Chez Cicéron, la virulence des discours n’a de valeur qu’au regard de la réflexion philosophique, la tribune devenant le lieu où se rejoignent la pensée et l’action.
L’éloquence antique est une éloquence complète : le discours démosthénien ou cicéronien est prononcé devant un public qu’il faut persuader, souvent dans l’urgence. Mais le discours est ensuite retouché, écrit, et recopié en nombre d’exemplaires afin d’être diffusé dans les élites politiques. Ce sont ces versions qui nous restent. L’antiquité met au point cette double nature du vrai discours politique : une œuvre de persuasion dans un contexte éphémère, qui doit tendre le plus possible à exposer des convictions durables.

L’éloquence se développe au Moyen-Age dans les joutes oratoires, et la lecture assidue des traités d’éloquence gréco-romains. Les « miroirs », discours prononcés devant le prince ou le roi pour lui permettre de discerner ses défauts, constituent souvent l’occasion de développer une argumentation habile et destinée à convaincre d’une décision. Ainsi Gilles de Rome pour le roi Louis XI. La parole politique se répand aussi dans les villes, les provinces, les parlements locaux…
Le XVIème siècle, avec la lecture des manuscrits venant de Byzance par l’Italie, permet le retour de l’esprit « républicain », et l’exaltation de l’humaniste homme de lettres et citoyen au service du bien commun. Les guerres de religion donnent lieu à une intense production de pamphlets et de discours, surtout à Paris où le Parlement, catholique, s’oppose à l’entrée du futur Henri IV. On retrouvera sous la Fronde cette passion du verbe et des mots.
Par le biais des prédications (Bourdaloue, Bossuet), des salons (Mme Geoffrin), puis des concours organisés à travers toute la France, l’art du discours devient au XVIIème siècle et surtout au XVIIIème siècle, l’occasion de débats intenses et d’une large diffusion de nouvelles idées. C’est à l’échelle de l’Europe que le débat prend forme, les penseurs politiques français voyageant en Angleterre, en Prusse, en Russie… Par là se font connaître les thèses qui vont changer le visage politique du continent. C’est par le discours sur les Sciences et les Arts, qui remporte le prix lancé par l’Académie de Dijon, que Rousseau acquiert sa célébrité.

Elaborant une remise en cause de l’absolutisme complexe mais résolue, les philosophes des Lumières usent de l’arme oratoire et de leurs talents littéraires au service d’un renouvellement de la politique. Voltaire se démarque ainsi par sa plume incisive, vecteur subtil et pénétrant de ses idées dans le domaine politique et social.
Cette maîtrise du discours prend cependant, dans un contexte monarchique absolutiste, un sens spécifique, où le discours reste essentiellement cantonné à l’écrit. Il n’en demeure pas moins un discours par son retentissement dans les mentalités.

Sous la Révolution, l’éloquence orale, cantonnée jusque-là en France dans les limites de la chaire et du tribunal, retrouve son champ préféré : la politique. De 1789 à 1795, le verbe règne en maître dans les assemblées spontanées, les clubs, les tribunaux expéditifs, à Paris comme en province. Toutes les grands étapes de la Révolution trouvent leur origine ou leur sanction dans la parole éloquente, convaincante ou brutale, qui donne à ceux qui la maîtrisent le pouvoir d’entraîner le plus grand nombre. C’est à qui saura le mieux invoquer et évoquer les grands principes patiemment élaborés par un siècle de Lumières…Ce n’est pas un hasard si toutes les grandes figures politiques de cette époque, les Mirabeau, Brissot, Vergniaud, Saint-Just, Robespierre, Danton, furent de grands orateurs, et si leur chute fut entraînée par l’impossibilité où les mirent leurs adversaires de prononcer le discours qui aurait pu tout changer. C’est aussi une époque où les limites du discours volontariste apparaissent clairement : il ne suffit pas d’invoquer pour persuader. Il faut encore savoir donner à son éloquence des convictions qui servent.
A partir de la Révolution et tout au long du XIXème siècle s’impose dans les esprits la notion de souveraineté populaire. Celle-ci est synonyme d’implication croissante de toute la population dans le débat politique. La démocratie moderne, renouant en cela avec son modèle antique, redonne à la parole une place de choix dans un cadre parlementaire.
La IIIème République, république parlementaire, est celle des orateurs de haute volée, de Gambetta à Herriot, en passant par Ferry, Albert de Mun, Clemenceau, Barrès, Jaurès, Briand et Poincaré. La Chambre des députés est bien sûr le lieu privilégié de ces débats et permet à la République de mûrir ses fondements. Mais les banquets, les réunions des premiers partis politiques, les congrès, sont encore d’autres tribunes d’où s’élancent des mots résolus au service d’idées qui ne le sont pas moins.
Chaque époque de l’histoire de la démocratie s’appuie sur un héritage peu à peu enrichi par ces grandes figures où l’efficacité d’une parole juste ne se dément pas. Ainsi, c’est un homme que son éducation et sa passion précoce pour la politique avaient imprégné de cette tradition de l’éloquence, qui est capable, en plein débâcle, de trouver des mots simples pour appeler la France défaite à l’espoir et à la résistance en lui apportant l’exemple d’une ferme détermination face au nazisme. L’allocution du général de Gaulle le 18 juin 1940 à la BBC est devenue à elle seule un événement décisif de l’histoire nationale et européenne.
L’éloquence politique n’appartient à personne, elle n’est l’apanage d’aucun parti car elle est l’expression noble de l’idéal démocratique. Elle résiste au temps, aux alternances politiques, et marque les grands moments de l’histoire de la Vème République. Il s’agit souvent de trouver des mots à la hauteur de l’événement comme le fit François Mitterrand, lors de son accession à la présidence de la République, ou encore le ministre des affaires étrangères Dominique de Villepin, à la tribune des nations unies, lorsqu’il s’agissait de s’opposer à la guerre en Irak.
De la même façon, s’enracinant dans les réalités locales des cultures où le français s’est développé, l’éloquence politique de langue française élève au niveau de l’universalité la passion de la justice ou l’envie de changer le monde. Ainsi, ce célèbre discours improvisé dans l’amertume et le volontarisme par Jacques Parizeau au lendemain de l’échec du référendum sur l’indépendance du Québec ou encore cette pensée lucide et précise de Léopold Sédar Senghor lors de sa réception à l’Académie française.
Le discours politique semble avoir aujourd’hui perdu de sa saveur. La parole de l’expert a souvent plus de poids dans les mentalités que celle d’un homme d’Etat ayant à exprimer les sentiments d’un peuple. Mais que vienne l’espérance, la conviction d’avoir raison, et la volonté de persuader ses concitoyens, ou même le monde, et la parole s’élance, simple ou élaborée pour parler à la raison et au cœur. L’éloquence est une décision fermement prise de dire ce que l’on a à dire en toute responsabilité. Affaire de vérité et de stratégie, elle n’est réservée à personne. L’histoire est là pour le montrer : la démocratie a besoin de paroles justes. Elle a donc besoin de tous !